17 novembre 2005
Orangé par les vers
Le soleil en déclin s’étant tu un moment, il se promenait à l’air absent de degré.
Les cailloux du chemin suivirent le faux-fuyant, lui le sentier, d’herbe humide et grasse en rocher.
Voir son parchemin devant l’ayant dérouté, il voulait crayonner et offrir une page blanche,
Gravir l’esprit hésitant, le pas assuré, et en profiter pour griffonner sous les branches.
Les conifères étant privés de tronc, il fallait se baisser et glisser en tapis de feuilles.
Comme un amas de biscuits trempés, la moquette automnale avait perdu de son croustillant.
Le froissement léger prévenait du soupir à venir, l’odeur prévoyait un instant à l’oeil.
Il n’entendait franchement rien à son souvenir, mais le parfum de surprise devenait criant.
Il essayait gauchement de classer ses priorités, quand de sa droite déboula une clairière.
Des boutons de roche poussaient plus beaux que des fleurs au sein d’une mousse si verte et si épaisse,
Qu’il lui semblait fuir ses faux-semblants à chacun de ses pas. Le ciel explosa entre les cimes.
Il s’avança jusqu’aux pieds des épicéas, là où la lumière s’attachait au plat d’une pierre.
L’invitation à s’y asseoir était odieuse, la mise en scène souffrant de l’absence d’une déesse.
C’est dans le creux de flaque sur le minéral, qu’il vit les pieds nus de celle qui connaît son intime.
" Penses-tu que je te suis, à venir toujours là où tu es ?
- Point, quand l’étourdissement m’étiole à te voir là où je nais.
- Dans ma cage mordorée, tous les tourments s'ennuient.
- Des rêves ajournés par la lueur assommante ?
- Je veux que tu sois ce que tu veux que je sache.
- Je suis en partie ton vœu, partie que tu caches.
- Quand sonnent les songes échappés de geôles apaisantes.
- Qui rêve de nos jours en parure de leurre, sans nuit ?
- Point quand l’éblouissement m’étoile, ne pas voir là où je hais.
- Penses-tu que je ne suis, à venir toujours là où tu n’es ? "
Il décelait tellement, qu’il ne le pensait pas.
Elle se pensait moins belle, à délaisser ses gammes,
Il n’imaginait pas d’yeux moins beaux que son âme.
Ne voir que ses pieds nus, ne pas s’en tenir las.
" Tu m’entends par ta voie, ne sais pas ma fadeur.
- Je ne montre que pieds nus, que vois-tu de mes cieux ?
- Je n’ai besoin de voir que pour croire ta langueur.
- Tu m’étends par ta voix, je m’écoute dans tes yeux. "
" Vois sur les collines en face, entre ciel éther !
- Ces deux-là nous ressemblent, ils semblent sœur et frère.
- Ces deux autres semblables ont l’aimable air d’amants.
- De nous ils ne sont que d’autres chemins charmants. "
Sentant venir l’instant, il but à la source de ses pieds nus,
Et ne vit dans les anneaux troubles, que des brisures de lune.
Une autre nuit peut-être l’apercevra-t-il en creux de dune.
Un autre jour sûrement le croisera-t-elle au point de vue.
Il trouva en pied de pierre deux beaux cèpes offerts.
Un bolet en offrande à ronger par les vers,
Il prit l’autre en aubaine à gagner sa vallée.
Tout allait bientôt se peindre d’un vert orangé.
Ils ne sont que d'autres chemins charmants,
Arpentés par quelques vers arrangeants.
Des chemins à ranger,
Au fond de verres changeants.
Des chemins à ronger.
Fondre au vert orangeant.
05 novembre 2005
Comment je suis devenu stupide
Moi aussi j’suis un rebelle.
Moi non plus je n’aime pas les chaînons de tintouins imposés, mais j’aime recycler mes expressions.
Mon besoin de rébellion est de l’ordre du paroxysmique, du paroxystique, du paroxysmale - c’est comme tu veux – tellement la plupart du temps, j’éprouve même du malaise à me conformer à la masse, paradoxalement aussi ignoble, de tous ceux qui comme moi, ne veulent pas se confondre avec le plus grand nombre. Cela me pousse parfois à agir apparemment comme tout le monde, en y apportant mes inflexions nécessaires, et sans me soucier que l’on puisse penser que, soit je fais mon intéressant, soit je fais comme les autres, au risque de finir par n’être ainsi totalement reconnu par personne. Elle est là ma clef, ne m’embarrasser que de mon propre regard, et surtout refuser le non-conformisme comme principe de vie. Le conformisme également, ça va de soi. En fait je me fous de décevoir autant que de passer pour marginal ou dans la norme. Je me fous d’être jugé. Je veux juste trouver le mix qui convient. Et même si je sais, et me réjouis de n’être pas seul à agir de la sorte, cela m’insupporterait presque.
Je la sens bien partie cette note qui aurait dû ne pas exister ou ne faire que trois lignes.
(…)
Votre correspondant est en ligne actuellement, nous lui signalons votre appel par un signal sonore.
(…)
Je pousserais bien un peu dans le paroxysme en vous expliquant que ma révolte ouverte s’étend également contre ma propre autorité. Je suis dans l’incapacité de m’établir quelque dogme que ce soit, sinon pour avoir le loisir de leur retirer tout caractère idéologique en les enfreignant à ma guise, car je suis un duc qui boit comme un trou. On m’appelle d’ailleurs le trou duc de guise.
Mon anticonformisme avec moi-même me pousse donc à faire des choses que je serais susceptible de trouver crétines, en d’autres circonstances dénuées d’un intérêt pour moi. Comme de répondre aux questionnaires bêtassous à souhait. Mais je te rassure mon Capitaine ! Ô Capitaine ! Je me place dans une circonstance atténuante dans la mesure où je le fais uniquement parce que j’y trouve un prétexte ad hoc.
Fi adonc du pertinent laconisme et du concis ! A question idiote, réponse caméléon iguane idoine.
(…)
Ne quittez pas, un correspondant cherche à vous joindre.
(…)
En fait de rebelle, je ne suis qu’un opportuniste, capable d’enfiler une veste réversible griffée JPG sur un t-shirt non estampillé. Mais tu peux compter sur moi pour te dire merde le jour où ton questionnaire ne m’en inspirera pas plus, c’est dit.
Et de toute façon, tu l’as sans doute compris, quitte à faire comme les autres, j’aime autant le faire pas pareil. Donc n’attends pas de moi des réponses strictes aux sangsues, je préfère leur filer des coups de latte aux sangsues.
J’te laisse réfléchir là-d’ssus.
(…)
Chat-bite ! Et pas l’droit d’retoucher son père.
(…)
Manifestement, tu ne sais pas que je n'ai pas de bibliothèque chez moi, Anitta. D’ailleurs, comment le saurais-tu. Mes quelques bouquins sont par petites piles, par trois, par deux ou seuls, posés çà et là, éparpillés bien en vue, oubliés dans un coin, agonisants au fond d’un placard ou bien en vie dans d’autres mains.
Alors pour trouver celui du milieu, merci !
Dans mon dos, sur la table basse derrière le canapé, il y a bien deux Harlan Coben qui traînent depuis qu’on me les a rendus, mais va trouver celui du milieu toi !
Sur l’étagère à hauteur d’accoudoir, à ma gauche, il y en a d’autres. Cinq. Un devrait donc se trouver au milieu. Mais les cinq ne constituent pas une pile, tu l'imagines bien, ce serait trop facile.
Sur la gauche, Tonino Benacquista chevauche Maud Tabachnick devant le petit vase jaune en verre dépoli, le saloupiot. Les morsures de l’aube sur Le tango des assassins. Ces deux-là aussi traînent ici depuis fort longtemps.
A droite, à côté de la lampe cubique Domino, jaune, orange et rouge, en polypropylène sérigraphié de motifs toscans, attendent les Confessions d’un baby-boomer de Thierry Ardisson à Philippe Kieffer. Je ne l’ai pas encore ouvert, on vient de me l’offrir sous prétexte qu’il y a un peu plus de deux mois s’est révolue ma trente-troisième année, en cette période de révolte où j’imagine que le verbe "se révolir" existe.
Au milieu de l’étagère, devant le chandelier ressemblant à un arbre mort à trois branches tout droit sorti de Sleepy Hollow, il reste donc, cinq moins deux moins un : deux bouquins. Heureusement ils ne sont pas alignés, celui du dessus est très largement décalé vers la gauche.
Ben voilà, je le tiens mon livre du milieu !
*Roulement de tambour*
Tadam !
Comment je suis devenu stupide de Martin Page.
Une petite chose intelligente et amusante qui se lit en deux couinements de cuillère-appeau.
Oh, la joyeuse et fortuite coïncidence !
Permettez-moi cette exclamation pléonastique, tellement j’avais justement l’intention de te parler de ce livre-là un jour ou le suivant. Vois-tu la confusion dans laquelle je me trouve, à ne plus savoir si tu es vous ou si vous êtes tu.
Pour toi qui n’as peut-être pas rien tout suivi, je réponds en fait ici au "Questionnaire du milieu". A son titre on eût pu* supputer qu’il fût inventif et sagace, pour ne pas dire intelligent, si tant est que cela soit à la portée d’un questionnaire de cette nature. Mais que n’hennit l’âne que je suis ! Tout cela serait plutôt enclin à me faire braire plus que de coutume.
Le questionnaire donc, puisqu’il est nommé ainsi, demande de prendre le livre du milieu dans sa bibliothèque, et de noter la phrase qui se trouve au milieu de la page du milieu.
Voilà, that’s all… Clerver, isn’t it?
Alors je l’ai dit, je le fais. Je m’y plie.
Voyons maintenant où se trouve le milieu, étant donné que le livre se termine un peu après la moitié de la cent vingt-cinquième page, et ne commence qu’après le premier quart de la septième, mais en faisant abstraction des blancs laissés entre les chapitres. Je prends mon rapporteur, mon équerre, mon compas, mon critérium mine HB0.5, ma gomme Mallat et ma Texas Instrument TI-25X Solar. J’invoque la toute puissance et le pouvoir du crâne ancestral et du Capitaine Flam réunis, je pose trois et je retiens douze… Le milieu doit se trouver très exactement à la fin du premier tiers de la soixante-cinquième page.
Vous m’en rendrez la démonstration, calculs et schémas à l’appui, vendredi en huit.
« Au collège et au lycée, Antoine avait subi l’humiliation institutionnalisée – avec d’autres camarades mal taillés pour la pratique des activités physiques – d’être toujours choisi parmi les derniers dans la constitution des équipes de football et de volley. »
Mais lorsque j’eus tout d’abord commis une erreur de fonction mal intégrée, la solution erronée jaillissant de ce premier calcul fut cette phrase du début du dernier tiers de la soixante-quatrième page :
« D’un tiroir, Edgar sortit du sirop ; il en donna deux cuillérées à Antoine, puis lui proposa un Twix. »
Edifiant, n’est-ce pas ? Je suis sûr qu’il ne vous en faut pas plus pour avoir envie de le lire.
D’où l’intérêt du truc.
Mais tout de même, j'ai bien envie de vous allécher un peu plus.
Et ce n'est pas sale.
D’abord le préambule, deux citations.
« Il leur enviait tout ce qu’ils ne savaient pas. »
Oscar Wilde, Le Crime de lord Arthur Savile.
« Ob-la-di ob-la-da life goes on bra. »
The Beatles, Ob-la-di ob-la-da, album blanc.
Ensuite, je ne sais pas vous, mais je lis toujours le début d’un bouquin pour me persuader de l’acheter. Et là, le début a résonné clairement et le premier paragraphe a suffi. Ce début s’est d’ailleurs rappelé à moi lorsque j’ai retrouvé l’autre jour chez mes parents la photo de la note précédente.
« Il avait toujours semblé à Antoine avoir l’âge des chiens. Quand il avait sept ans, il se sentait usé comme un homme de quarante-neuf ans ; à onze, il avait les désillusions d’un vieillard de soixante-dix-sept ans. Aujourd’hui, à vingt-cinq ans, espérant une vie un peu douce, Antoine prit la résolution de couvrir son cerveau du suaire de la stupidité. Il n’avait que trop souvent constaté que l’intelligence est le mot qui désigne des sottises bien construites et joliment prononcées, qu’elle est si dévoyée que l’on a souvent plus avantage à être bête qu’intellectuel assermenté. L’intelligence rend malheureux, solitaire, pauvre, quand le déguisement de l’intelligence offre une immortalité de papier journal et l’admiration de ceux qui croient en ce qu’ils lisent. (…)
Il avait passé la nuit à écrire. Dans un grand cahier d’écolier, après bien des tâtonnements, après des pages de brouillon, il avait enfin réussi à donner une forme à son manifeste. Avant cela, pendant des semaines il s’était exténué à trouver une échappatoire, à imaginer des faux-fuyants probants. Mais il avait fini par admettre l’effroyable vérité : c’est son propre esprit qui était la cause de son malheur. Cette nuit de juillet, Antoine avait donc noté les arguments qui devaient expliquer son renoncement à la pensée. Le cahier resterait comme le témoignage de son projet, au cas où il ne sortirait pas indemne de cette expérience périlleuse. Mais sans doute était-ce là avant tout le moyen de se convaincre lui-même de la validité de sa démarche, car ces pages de justifications avaient l’apparat d’une démonstration rationnelle. »
Mais je lis aussi le quatrième de couverture.
« - Tu veux dire, prononça Ganja en mâchant des graines médicinales, tu veux dire que tu as été stupide d’essayer d’être si intelligent, que c’était à côté de la plaque, et que devenir un peu stupide, c’est ça qui serait intelligent… »
Antoine a beau être diplômé d’araméen, de biologie et de cinéma, il n’en est pas plus heureux. Et, selon lui, ce sont précisément son intelligence et sa lucidité qui lui gâchent l’existence. Aussi décide-t-il d’arrêter de penser. Il envisage d’abord de devenir alcoolique, mais dès le premier verre, il sombre dans un coma éthylique. Il s’intéresse ensuite au suicide, mais la mort ne l’attire décidément pas. Reste l’acte ultime : la crétinisation.
Loin de tout moralisme, avec humour et détachement, Martin Page pointe les contradictions contre lesquelles nous nous battons tous, pour peu que nous tentions de réfléchir.
Et puis, je vais me permettre - étant le seul à qui cela puisse incomber en l’état actuel des choses et à cet instant précis - de vous laisser quelques autres petits morceaux choisis un peu au hasard.
« - Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais avec la dimension, la circonférence et le poids d’une baguette, on peut obtenir le nombre d’or. Ce n’est sans doute pas par hasard.
Le boulanger acquiesça et lui donna un pain complet. »
« J’ai souvent souffert de ce racisme positif, de ceux qui confondent l’apparence de l’intelligence et l’intelligence, et vous condamnent, d’un préjugé faussement favorable, à incarner une figure d’autorité. De même que l’opinion s’extasie sur le jeune homme ou la jeune fille ayant la plus grande beauté, pour l’humiliation silencieuse des autres moins bien dotés par la nature, j’étais la créature intelligente et cultivée. Combien je détestais ces séances où je participais, malgré moi, à blesser, à abaisser des garçons et des filles jugés moins brillants ! »
« Une personne sage dans une discussion aura toujours l’impression de simplifier, et son seul désir serait de faire des ratures, de coller des astérisques à certains mots, de mettre des notes en bas de page et des commentaires en fin de volume pour exprimer vraiment sa pensée. Mais dans une conversation au coin d’un couloir, à un dîner animé ou dans les pages d’un journal, ce n’est guère possible : il n’est pas question de rigueur, d’objectivité, d’impartialité, d’honnêteté. La vertu est un handicap rhétorique, elle n’est pas efficace dans un débat. Certains esprits, voyant la vacuité nécessaire de toute discussion, ont choisi d’être espiègle et de suggérer la complexité par le paradoxe et un humour distancié. Pourquoi pas, après tout c’est un moyen de survivre. »
« Les hommes simplifient le monde par le langage et la pensée, ainsi ils ont des certitudes ; et avoir des certitudes est la plus puissante volupté en ce monde, bien plus puissante que l’argent, le sexe et le pouvoir réunis. Le renoncement à une véritable intelligence est le prix à payer pour avoir des certitudes, et c’est toujours une dépense invisible à la banque de notre conscience. »
« Le maçon se sert de ses mains, mais il a aussi un cerveau qui peut lui dire "Eh ! Ce mur n’est pas droit et, en plus, tu as oublié de mettre du ciment entre les parpaings". Il y a un va-et-vient entre son travail et sa raison. L’intellectuel travaillant avec sa raison ne possède pas ce va-et-vient, ses mains ne s’animent pas pour lui dire "Eh, bonhomme, tu te goures ! La Terre est ronde". Il manque à l’intellectuel ce décalage, alors il se croit capable d’avoir un avis éclairé sur tous les sujets. L’intellectuel est comme un pianiste qui, parce qu’il utilise ses mains avec virtuosité, pense avoir les aptitudes pour être, naturellement, joueur de poker, boxeur, neurochirurgien et peintre. »
« Il en avait assez de cette acuité d’observation qui lui donnait une image cynique des rapports humains. Il voulait vivre, pas savoir la réalité de la vie, juste vivre. »
« - J’adhérerai à ce qu’aujourd’hui je condamne (…) Je deviendrai un grippe-sou, égoïste, sans autre soucis que l’argent, sans autre tourment et grande question existentielle que la façon d’en gagner le plus possible.
- Tu risques de devenir un vrai connard, alors, remarqua Charlotte.
- Etre un vrai connard, c’est un bon remède à ma maladie. J’ai besoin d’un traitement radical : être un connard, ce sera la chimiothérapie de mon intelligence. »
« Le grand problème pour Antoine fut de découvrir les mines merveilleuses qui, au milieu des roches et du minerai, abriteraient les diamants de stupidité. Pointer du doigt quelques imbéciles, la bêtise générale et ambiante, cela serait facile, mais c’est la plupart du temps le camouflage d’un jugement de valeur. Si on disait que le foot, les jeux télévisés, les médias sont stupides intrinsèquement, cela serait simple. Mais, pour Antoine, il était clair que la stupidité était plus dans la manière de faire les choses ou de les considérer que dans les choses elles-mêmes. En même temps, avoir des préjugés était stupide, aussi Antoine trouva que c’était un bon commencement pour sa nouvelle vie. »
« Il était en train de doucement s’installer dans la normalité quand il décida de passer le test suprême qui prouverait la réussite de son intégration : le McDonald’s. (…)
- Bonjour ! Dit-il à la jeune femme en face de lui.
- Vous voulez quoi ?
Antoine était charmé par cette économie relationnelle : il n’était plus nécessaire de lancer une formule de politesse mécanique. Il s’en abstiendrait donc. C’était plus franc, plus honnête finalement. Il regarda les menus.
- Un menu Best of McDeluxe, déchiffra-t-il sur le panneau lumineux, alléché par la promesse de manger pour trente-deux francs un aliment contenant le mot « luxe » dans sa dénomination.
- Boisson ?
- Oui, bien sûr. C’est parfait.
- Quelle boisson voulez-vous ? demanda la jeune femme, un peu excédée.
- Du Coca, oui, essayons du Coca.
Pour obéir aux us et coutumes de cette nouvelle réalité, il eut le réflexe de s’abstenir de tout remerciement. (…)
Il dut reconnaître qu’il aimait ça. Ce n’était certes pas très bon pour la santé, les emballages ne devaient pas être biodégradables, mais c’était simple, peu cher, très calorique et à la saveur rassurante. Le goût lui donnait l’impression de trouver une famille sans frontière, de rejoindre les millions de personnes croquant au même instant dans un sandwich identique. Comme une chorégraphie internationale, il exécutait les mêmes gestes d’achat, de transport de plateau, d’aspiration de Coca et d’ingestion de frites et de sandwich que d’autres danseurs-consommateurs dans des temples exactement semblables. Il sentit un certain plaisir, une confiance, une force nouvelle à être comme les autres, avec les autres. »
« Quand on constate que l’on est un des rares à observer des principes moraux dans les rapports humains, il peut être tentant de sombrer dans l’amoralité, non pas par conviction ou par plaisir, mais simplement pour ne plus souffrir, car il n’y a pas plus grande douleur que d’être un ange en enfer, alors qu’un diable est chez lui partout. Antoine allait emprunter à ce comportement qui consiste à s’intégrer en offrant en sacrifice ses idéaux, la damnation permet tout, pardonne tout. »
« J’aimerais pouvoir dire, à la conclusion de cette aventure, comme le personnage de Joker dans Full Metal Jacket : "Je suis dans un monde de merde, mais je suis vivant et je n’ai pas peur." »
Bon, et puis ça va peut-être suffire les conneries maintenant.
Avant que le trop ne se mette comme d'habitude à nuire au bien.
Vous avez certainement autre chose à faire et vous avez dû vous faire une idée.
Avant que le soleil ne pointe**, je vais aller enfermer mes yeux dans un monde de songes.
Rabattre mon écran matérialiste imbécile, et laisser filer la souris sur ma table Paris-Tokyo en hévéa massif plaqué érable naturel et au design contemporain, capable d’adopter aussi bien une position occidentale que japonaise, et ingénieusement munie en son centre d’un grand plateau amovible très pratique pour les apéritifs dînatoires...
A partir de demain, je cesse momentanément de boire.
______________
* Veuillez ne pas confondre mon "eût pu" avec un plus-que-parfait du subjonctif qui serait tout à fait incorrect, j’aurais pu utiliser la première forme du passé du conditionnel plutôt que la seconde pour éviter la confusion, encore aurait-il fallu que le fût soit plein, bien qu’imparfait du subjonctif, je l’aurais bu à ma guise, c'est-à-dire comme un trou.
** Trop tard.

